Histoire et diplomatie/Storia e diplomazia


Mémoire concernant les frontières de
France, Savoie, Piémont
pour servir d'instruction
tant pour le campement des armées que pour les faire manoeuvrer
(par de La Blottière)




- Annotations de H. Duhamel
- Campagnes de 170717081709171017111712
- Projet d'attaque et projet pour la défensive
- Explication (vallées, rivières, montagnes, habitants)
- Liste des villages, cols et hameaux




Campagnes
    La connaissance que j'ay de ces frontières par les cartes que j'en ay levées et par l'expérience du mouvement des années depuis l'année 1707 jusqu'en 1713 ayant toujours esté à la suitte de Messieurs les maréchaux de France qui y ont commandés les années du Roy, m'oblige à faire ces détails sur tous les mouvements qui se sont faits et ce qu'on pouroit faire suivant la force et la position des troupes.
    Quoy que le feu le Roy (Louis XIV) de glorieuse mémoire eut déclaré la guerre au duc de Savoye (Victor Amédée II, présentement roy de Sardaigne) en 1703, je ne feray cependant mention des campagnes sur cette frontière que depuis 1707 jusqu'en 1713, parce que l'année de sa Majesté a campé dans le Piémont et aux environs depuis 1703 jusqu'en 1706.
    Je commencerai par faire le détail des campagnes, après quoy je donneray l'explication pour l'ataque et la deffenssive et une légende de tous les cols et passages et des postes avantageux.

Première campagne (1707)
     M. le Maréchal de Tessé commanda l'armée du Royen Dauphiné, en 1707. Dès qu'il fut arrivé sur la frontière, il fit faire un camp retranché à Suze qui avoit été assiégé et pris par les troupes du Roy en 1704, il m'ordonna ensuite d'en aller construire un à Tournoux vallée de Barcelonnette que j'établis à peu près sur les mêmes traces de celuy que M. le Maréchal de Catinat y fit faire en 1693.
     Les troupes qui estoient restées en Italie aux ordres de M. le comte de Médavy repassèrent en France au commencement de cette campagne, ce qui renforça beaucoup l'armée de Dauphiné. Cela n'empêcha pas que le roy de Sardaigne et le prince Eugène de Savoye ne traversassent les Alpes avec leur armée qui passa le col de Tende au mois de juillet, à dessein de faire l'expédition de Toulon avec le secours de la flotte anglaise et holandaise composée de plus de 150 voiles.
     L'armée des alliés passa la rivière de Vars, le 1er juillet sans opposition et n'arriva au bourg de la Valette en vue de Toulon que le 26 du même mois, ce grand retardement fit qu'une partie de l'armée du roy eut le temps d'arriver et de se faire un camp retranché sous le fusil de la place et d'occuper aux environs des postes avantageux, ce qui empescha que les ennemys ne peurent en faire l'investiture, ils ouvrirent néanmoins la tranchée et mirent 30 pièces de canon en batterie sur la montagne de la Malgue qui ne firent pas un grand effet.
     L'entreprise sur Toulon estoit hardie. Ils s'en seroient cependant emparés s'ils estoient arrivés huit jours plustôt comme ils pouvoient faire, la place estoit alors en mauvais estat et facile à attaquer du costé du jardin du Roy où se trouve un rideau, à 100 toises du corps de la place où il est parallèle, ce rideau qui a plus de 150 toises de longueur a un grand commandement sur les ouvrages et bien à portée pour y établir des batteries avec facilité. Le Roy et toute sa cour furent si surpris d'aprendre que les ennemis estoient devant Toulon que sa Majesté voulant empescher la prise avoit donné ses ordres à beaucoup de ses troupes pour s'y rendre afin de former une armée qui fut en état de combastre celle de ses ennemys. Monseigneur le duc de Bourgogne et Monseigneur le duc de Berri devoient s'y rendre pour y commander, M. le Maréchal Duc de Berwick estoit parti d'Espagne pour s'y rendre aussi.
Dès que notre camp retranché fut en estat de défense je fus bien persuadé qu'il n'y avoit plus rien à craindre qu'un bombardement. J'en fis le détail à M. le maréchal de Tessé qui envoya ma lettre à la Cour.  Estant donc persuadé qu'il n'y avoit plus rien à craindre qu'un bombardement il fut résolu, dans un conseil où j'avois l'honneur d'estre, qu'on attaqueroit les ennemys dans les postes de la Croix-Faron, de Sainte-Catherine et de la Malgue; pour cet effet, on commanda de gros détachements soutenus de l'armée qui attaquèrent ces trois postes le 15 Aoust au point du jour, on s'empara sans peine de la montagne de la Croix Faron; celle de Sainte-Catherine coûta un peu plus, mais on ne s'empara pas de la Montagne de la Malgue où ils avoient 30 pièces de canon en batterie parce que ce n'estoit qu'une fausse attaque.  On ne peut rien voir de si beau à la guerre que ce qui se passa dans cette journée. Je fus commandé pour donner le signal et pour l'attaque de la Croix Faron, aux ordres de M. le Comte de Osnon, de cet endroit on voyoit à merveille le mouvement des deux armées, une belle flotte toute apareillée et un feu épouvantable de canon, de nos vaisseaux, de la place et de nos retranchements.
     Quelques jours après cette, action, on s'aperçut que les ennemys vouloient décamper; M. le maréchal de Tessé en donna avis au Roy ce qui empescha que Messieurs les Princes se rendissent devant Toulon.
     Vers la fin d'aoust l'armée des alliés décampa et repassa la rivière de Vars et le col de Tende par où elle avoit passé, après avoir pris les troupes qui avoient investi Antibes pour en contenir la garnison, la flotte s'en retourna aussi après que 2 galiotes eurent jetté environ 200 bombes qui endommagèrent quelques maisons de la ville. M. le Maréchal de Tessé suivit les ennemis avec une partie de son armée mais il ne trouva aucune occasion pour les combattre dans leur retraite; leur marche fut conduite avec beaucoup d'ordre.
     Il sembloit que cette campagne devoit être finie, mais le roy de Sardaigne et le prince Eugène envoyèrent un gros détachement de troupes choisies, qui firent une grande diligence pour se rendre devant Suze qui forcèrent nos troupes qui estoient dans le camp retranché, et peu de jours après, leur armée arriva qui fit l'investiture et puis forma le siège de la citadelle qui se rendit le 6ème jour de tranchée ouverte (30 octobre 1707).
     L'armée du Roy estoit, pendant l'expédition, campée à Balbotet et à Usseaux et nous occupions les cols de la Fenestre (col delle Finestre, 2215 mèt.), de Fatière (col di Fattiere, 2542 mèt.), de Loursière (col dell'Orsiera, 2595 mèt.) et toutes les hauteurs en vue de Suze. L'on tint plusieurs conseils pour scavoir si on donneroit du secours à Suze, il semblait que toutes choses se disposoient pour cela, et comme je connois parfaitement cette frontière j'avois indiqué les endroits par où il falloit aller aux ennemys et leur couper la communication. Mais M. le Maréchal qui connaissoit mieux que moi la force et la position des ennemys ne jugea pas à propos de les aller combattre. Après la reddition de cette place les armées se retirèrent à cause que les montagnes commençoient à se charger de neige.

Seconde campagne (1708)
     En 1708, M. le Maréchal duc de Villars commanda l'armée du Roy sur cette frontière. Ce général estoit informé que les ennemys avoient 20 bataillons de plus que luy et environ huit mille chevaux; on jugea dans un conseil de guerre qu'ils n'auroîent pas fait hiverner un si gros corps de cavalerie en Piémont et en Lombardie pour ne pas faire quelque expédition d'éclat; on crut qu'ils avoient dessein de passer la rivière du Rhosne entre Cesselle (Seyssel) et Genève pour aller en Bresse et du côsté de Lyon pour exiger de grosses contributions. M. le Maréchal m'ordonna d'aller reconnaître cette rivière depuis Cesselle jusqu'à Genève; je rendis compte de ma mission qui estoit qu'on pouvoit empêcher le passage en faisant des retranchemens dans la partie entre le fort de l'Escluse et Cesselle où le Rhosne se perd sur une longueur de 100 toises; au-dessus et au-dessous de cet endroit la largeur est de 70 toises et n'est point gayable dans aucune saison de l'année; sur une partie où cette rivière se perd il y a une distance de 17 toises de longueur qui n'a que 5 toises de largeur qui est le pont de Grezin, mais il n'est pas possible de la pouvoir passer sans le secours dudit pont, ainsi que je le fais connaître par le profil ci-acosté.
    La partie A, où est le pont de Grézin, a 5 toises de largeur sur 17 de longueur et c'est le plus estroit. Depuis A jusqu'à B, 20 pieds de hauteur tout roc où l'on ne peut monter qu'avec le secours des échelles ou combler le fossé avec des fassines. Depuis B jusqu'à C, ce sont des blocs de rochers éboulés du costé de la montagne E qui se sont arrestés au colet B ce qui empesche qu'on ne puisse découvrir l'eau de la rivière qui passe dessous dans la voute de D jusqu'à C. Il arrive cependant lorsqu'elle est fort enflée qu'elle passe au-dessus de C. Un cabaretier de la ville de Cesselle m'a assuré qu'ayant fait une gageure, il vint de Genève à Cesselle dans un petit bateau lorsque l'eau couvrait les blocs de roc B, C, et pour garantir cette partie je proposois, de faire des retranchements en fassinages sur les plateaux G qui auroient été gardés par trois bataillons et 8 auroient esté suffisants avec 8 escadrons pour garder les lieux où l'on auroit pu craindre.
     Ma tournée fut de 15 jours, dès que je fus de retour à Oulx où estoit le quartier général, on tint un conseil de guerre dans lequel il fut résolu que l'année du Roy iroit camper du costé de Barraux et de Montmeillan pour s'opposer aux entreprises des ennemis comptant toujours qu'ils avoient dessein de passer le Rhosne, puisqu'ils avoient trois mille mulets chargés de farine et qu'outre cette grande provision qui suivoit, ils avoient eu la précaution d'établir pendant l'hiver un magasin de trente mille sacs de à Morges, sur le lac de Genève. Il est vrai que toutes les apparences estoient qu'ils vouloient aller du costé de Lyon, cela fit qu'on ne laissa dans le Briançonnais que 12 bataillons aux ordres de M. le comte de Muret, lieutenant-général, pour couvrir Briançon, Exilles, Fenestrelles, le poste de la Pérouze, la vallée de St-Martin et pour garder plusieurs passages de cette contrée, l'armée se rendit sous le fort dé Barraux où elle ne fut pas plus tost arrivée que M. le Maréchal aprit que les ennemys qui estaient à St Jean de Morienne en décampoient pour aller du costé de Briançon passant par le col de la Roue où il y avoit un détachement de troupe réglée qui fut forcé, et du col de la Roue ils traversèrent le col de l'Eschelle et la vallée des Prés, et furent campés sur le Montgenèvre.
     Si en arrivant an village de Plampinet qui est au pied du col de l'Eschelle, vallée des Prés, le Roy de Sardaigne eut fait marcher des troupes en force au col de Buffère, il s'en seroit emparé et auroit formé une chaine de là jusqu'à Pertus Rostan passant au col de l'Echauda et dans la Vallouise; en faisant cette manoeuvre, il auroit assiégé et pris Briançon sans qu'on eût pu le secourir comme je l'expliquerai en faisant le détail de cette place.
     Les ennemys décampant du Montgenèvre brûlèrent le village et furent camper sur la croupe de St-Sicaire en vue de Cézanne; par cette position, ils avaient Exilles, Fenestrelles et le poste la Pérouze derrière leur armée. M. le Mareschal fit faire beaucoup de diligence à ses troupes qui passèrent par la vallée de Morienne, et traversèrent le Galibier le 10 aoust,  le même jour une partie fut camper sur le Montgenèvre.  Le 11 on attaqua les ennemys qui estoient dans le bourg de Cézanne qui estoit retranché par une muraille crénelée et, quoy que ce poste fut soutenu par leur armée qui en estoit éloignée qu'à la portée de la carabine, ils y furent néanmoins forcés. M. le Maréchal estoit à la tête des troupes qui firent cette belle expédition. Le roy de Sardaigne qui connaissait notre général fort entreprenant et qui scavoit sans doute qu'il le vouloit combattre, s'il en trouvoit l'occasion, quoy qu'il eût beaucoup moins de troupe que Sa Majesté, n'osa faire descendre son armée et M. le Maréchal qui s'exposa beaucoup ce jour-là en s'approchant si près de l'armée ennemie qu'il connut le Roy de Sardaigne sans le secours de lunette d'approche; j'en suis témoin oculaire puisque ma fonction, ce jour-là, estoit d'avoir l'honneur de lui servir d'ayde de camp. L'épouvante fut si grande dans leur armée qu'ils décampèrent pendant la nuit du 11 au 12 avec une grande confusion. Cette marche précipitée donnoit occasion de secourir Exilles qui était assiégé et l'armée allant de ce costé-là apprit qu'il estoit rendu le 12 à trois heures du matin après avoir seulement soutenu trois jours le canon et sans ouverture de tranchée, le commandant nommé La Boulaye se rendit prisonnier de guerre avec sa garnison composée de 300 hommes. Il fut accusé de n'avoir rempli son devoir; il fut échangé; le conseil de guerre le jugea à Grenoble; il fut dégradé des armes, tous ses biens confisqués, et condamné à une prison perpétuelle; il fut pour cela conduit à Pierresize à Lyon.
     Le même jour de la reddition d'Exilles M. le Maréchal se forma un camp magnifique. La gauche à Oulx et la droite au Puy de Pragelas où estoit le quartier général se tenant à cheval sur le col de Coste plane. (Col di Côte-Plane, 2313 mètres.). L'armée ennemye étoit campé à Usseaux et à Balbotet à une lieue 1/2 du Puy de Pragelas; elle faisoit l'expédition du fort de Fenestrelles qui ne soutint que quatre jours le canon sans ouverture de tranchée; la garnison composée de 400 hommes se rendit prisonnière de guerre, de même que 200 hommes qui estoient dans les retranchements de la Pérouze qu'on emporta l'épée à la main. Durant l'expédition de Fenestrelles notre général se porta sur tous les cols et passages pour voir s'il ne pouvoit point trouver quelque trouée afin de le secourir. Elles étoient toutes si bien occupées de la part des ennemys qu'il ne fut pas possible de leur donner un coup de patte; on voyoit visiblement qu'on y échouerait; cela prouve bien que les premiers occupans dans les montagnes lorsqu'ils y sont en force peuvent difficilement en estre débusqués.
    On aurait pu empescher les ennemys du Roy de s'emparer d'Exilles, de Fenestrelles, du poste de la Pérouze et de la vallée de St-Martin si M. le Maréchal avoit resté à Oulx avec son armée, quoyque celle des ennemys eut déjà passé le grand Montcenis à dessein d'attaquer les retranchements de Modane où commandoit M. le comte de Mèdavy; je ne crois même pas qu'ils eussent ozé le faire puisque M. le Maréchal les pouvoit soutenir en passant au col de La Roue. Je suppose que M. le comte de Médavy eut esté obligé d'abandonner ces retranchements, il auroit toujours esté à temps de se retirer comme il le fit avec ses troupes, par les hauteurs de la vallée de Morienne et l'armée l'auroit suivi de près. Il n'y a nulle aparence que le Roy de Sardaigne se fut hazardé à se mettre dans une gorge entre deux armées. On persuada cependant à M. le Maréchal qu'il ne pouvait mieux faire que d'aller camper sous Barraux; il y consentit parce qu'il ne connaissoit point ce pays raboteux, ne faisant que, d'y arriver, il falloit bien qu'il s'en rapportât à MM. les Généraux qui disoient le connoitre. Je ne fus jamais d'avis que l'armée allât à Barraux ni aucun de ceux qui avoient une parfaite connaissance du pays et l'usage de la guerre des montagnes.
     Ce qui détermina M. le Maréchal à décamper du Briançonnais fût que, s'il persistait à vouloir passer au col La Roue, ainsi qu'il le vouloit, pour suivre les ennemys en queue, ils pouvoient traverser les montagnes de la vallée de Morienne pour aller en Tarentaise tomber du côté de St-Maurice et de là faire route du costé d'Anécy (Annecy) et du Rhosne, que de cette manière ils pouvoient gagner deux marches sur luy. Un détachement pouvoit manoeuvrer ainsi, mais une grosse année avec des vivres et des équipages ne pouvoit qu'avec des peines infinies traverser de si mauvais pays pour gagner deux marches; supposant que cela fut arrivé, on a deu remarquer ci-dessus qu'en postant 8 bataillons et autant d'escadrons sur le Rhosne aux endroits que j'ay dit, ils se seroient opposés au passage de cette rivière, surtout une armée les suivant de près qui les auroit déconcertés.
     Après la reddition d'Exilles, de Fenestrelles et du poste de la Pérouze, l'armée du Roy alla camper aux environs de Briançon et dans la vallée de Queyras où elle resta jusque vers la fin du mois d'octobre.

Troisième campagne (1709)
     En 1709, M. le Maréchal Duc de Berwick vint prendre le commandement de l'armée.
     Cette campagne fut une des plus rudes qu'on pût essuyer. On s'estoit attendu à la paix, ce qui fut cause qu'on ne pourveut point les magasins de cette frontière difficile à munir à cause que tout ce qui est nécessaire à une armée se porte à dos de mulet à plus de 20 lieues de trajet. Et cette année fut une famine générale dans tout le royaume, tous les bleds estant péris par la gelée; c'est une espèce de miracle comme l'armée pût subsister dans ce pays n'ayant, comme je viens de dire, aucun approvisionnement et la difficulté qu'il y a d'y porter des vivres. Les soins extrêmes de M. d'Angervilliers, intendant de l'armée et de M. Duchi, général des vivres, fit que nous avions chaque jour notre pain quotidien.
     L'année ennemie commandée par le roy de Sardaigne qui ne manquait pas de provisions traversa les Alpes et vint camper en Savoye.  M. le Maréchal prit position à Montmeillan où estoit la droite de son armée et la gauche dans les Bauges proche la Chartreuse d'Aillon.  De Montmeillan on forma une chaine jusqu'à Briançon passant dans la vallée de Morienne et par le col du Galibier; on tint pendant toute cette campagne les ennemys en échec, et, ne pouvant rien entreprendre ils s'en retournèrent, en Piémont.

Quatrième campagne (1710)
     En 1710, l'armée des Alliez fut commandée par M. le Comte de Thaun.
     Le Roy ayant été informé du projet qu'on avait fait à la cour du Piémont sa Majesté en avertit M. le maréchal de Berwik, ce projet estoit que M. de Thaun passeroit avec l'armée des alliez dans la vallée de Barcelonnette tenant la même route qu'avoit tenu le roy de Sardaigne en 1692 lorsqu'il fit le siège d'Embrun, qu'il mettroit un gros corps de cavallerie et d'infanterie sur la montagne de Vars où elle peut manoeuvrer et subsister y ayant beaucoup de fourage, d'eau et du bois. Ce corps estoit destiné pour soutenir la communication et pour tenir en échec les troupes dans le camp de Tournoux et le gros de leur année devoit longer la montagne, laissant la rivière de la Durance à droite, le Montdauphin et Embrun, passant la rivière sur le pont de Savines pour aller à Gap établir le quartier général et faire faire des courses dans la haute Provence et dans le bas Dauphiné pour exiger des contributions. Leur armée estoit de 70 bataillons et 5000 chevaux, ce qui faisoit au moins quarante mille hommes et celles du Roy n'estoit au plus que de 25 mille. Ce projet estoit hardi, mais il pouvait s'exécuter et même attaquer le camp de Tournoux qui n'estoit pas en aussi bon estat qu'il fut la campagne suivante, comme on l'expliquera en son temps.
     M. le Maréchal de Berwick prévint les ennemys en établissant son camp sur la montagne de Vars; qui soutenoit celuy de Tournoux et réciproquement celui de Tournoux soutenoit celui de Vars; ce fut notre général qui trouva cette belle position qui obligea les ennemys de rester plus de six semaines dans la partie supérieure de la vallée de Barcelonnette, la droite à Saint-Paul et la gauche sur la montagne de l'Argentière au-dessus du village de Larche où l'églize de ce village estoit assez bien fortifiée pour s'opposer à un coup de main; mais dès que deux pièces de canon commencèrent à tirer, le commandant fut obligé de se rendre prisonnier de guerre avec sa garnison composée de 100 hommes. Ils s'emparèrent aussi du poste du Castelet, au-dessus de Saint-Paul, où il y avait 60 hommes. Voilà tout le progrès de leur campagne; après quoy ils se retirèrent en Piémont par la vallée d'Asture (la Stura) par où ils avoient passé.

Cinquième campagne (1711)
     En 1711, l'armée impériale et piémontaise, toujours supérieure à celle du Roy traversa encore les Alpes et prit sa position, la droite à Chambéry, capitale de la Savoye, et la gauche à Montmeillan. L'armée du Roy occupoit au commencement de la campagne le même camp que nous avions l'année 1709 de laquelle j'ay parlé. Les ennemys forcèrent nos troupes de la droite qui estoient dans les Bauges, ce qui surprit beaucoup M. le Maréchal qui fut obligé de décamper de Montmeillan; mais comme ce général se faisoit une application particulière de reconnoistre les bons postes, il se détermina sur le champ à former son camp, entre Chapareillan et le fort de Barraux à la portée de la carabine du dit fort où l'on se retrancha en diligence. C'étoit dans ce camp où estoit le fort et la droite de l'armée; la gauche estoit aux environs de la ville des Echelles où l'on se communiquoit par le désert de la grande Chartreuse. Le quartier général estoit dans le village de Barraux où M. le chevalier de St-Georges resta quelque temps.
     Cette position déconcerta si fort les ennemys qui, après nous avoir forcé d'abandonner notre camp de Montmeillan et des Bauges, comptoient qu'ils seroient en estat de faire des courses en Dauphiné, ayant un corps de cinq mille chevaux au moins plus que nous et très supérieurs en infanterie; mais ils trouvérent que notre armée étoit si avantageusement campée qu'il n'y eut pas seulement un de leurs partis qui voulut s'exposer à passer sur nos frontières. M. le Maréchal eut aussi de grandes attentions de se conserver la communication de Barraux à Briançon traversant l'Isère sur un pont de bateaux qu'on avoit construit au dessous du fort de Barraux et de là on passoit dans la vallée de Morienne et au Galibier.
     Dans le temps que les ennemys commençaient a défiler pour s'en retourner en Piémont, M. le maréchal donna ses ordres à M. le marquis d'Asfeld d'assembler toutes les troupes qui estoient à Briançon et aux environs pour aller investir le fort d'Exilles; nous passâmes par la vallée de Pragelas et par le col d'Argueil (col dell'Assietta 2.472 mètres) pour tomber sur Chaumont et M. le marquis de Broglio marchoit avec un gros détachement d'infanterie par le petit Montcenis en Savoye; ces deux détachements devoient en même temps attaquer cinq bataillons que les ennemys avaient dans le camp de Saint-Colomban qui couvroit Exilles. M. le marquis de Broglio, se trouva obligé d'attaquer les ennemys par le col de Thouilles (col della Touilles 2.128 mètres) avant que le corps commandé par M. le marquis d'Asfeld fut arrivé, ces cinq bataillons étaient si avantageusement postés que M. de Broglio ne pût les forcer. Il s'en retourna promptement joindre une partie de son détachement qu'il avait laissé sur le petit Montcenis pour assurer sa retraite, parce qu'il apprit que les ennemys estoient arrivés sur le grand Montcenis, qu'ils devoient l'attaquer et, comme il n'estoit pas en force pour s'y opposer, il décampa et fut joindre l'armée qui arrivoit à Oulx. M. le Maréchal prit la même position qu'avait M. le Maréchal de Villars en 1708, avec cette diférence que la droite de M. le Maréchal de Villars estoit au Puy de Pragelas et que celle de M. le Maréchal de Berwick estoit aux villages des Traverses et du Duc se tenant à cheval au col du Bourget; la gauche toujours à Oulx et le quartier général au Sauze d'Oulx. Nous restâmes dans ce camp, jusqu'à ce que les neiges commencèrent à tomber.

Sixième et dernière campagne (1712)
     En 1712, M. le Maréchal de Berwick alla encore prendre son même camp d'Oulx et des Traverses. Les ennemys estoient campés à St-Colomban, Exilles et Chaumont. L'armée du Roy en décampa le 6 septembre et fut en Piémont du côté de Saluce pour exiger des contributions.
     L'infanterie formait une chaisne depuis Briançon jusque dans la vallée de Saint Pierre, proche l'entrée de la plaine; et le quartier général estoit au village du Chanal (Chianale), vallée du Château Dauphin (Casteldelfino). Cette expédition fut conduite avec beaucoup d'ordre; les ennemys estoient en plus grand nombre que nous et nous leur prêtions le flanc sur plus de dix lieues de longueur sans qu'ils ôsassent attaquer notre chaisne. Il est vray que leur cavalerie, qui estoit très supérieure à la nôtre, l'empescha d'aller fort avant dans la plaine de Piémont. Il y eut même une petite action où nous perdimes douze cavaliers et les ennemys en perdirent environ autant, cela n'empescha pas que nous n'amenassions plusieurs otages. M. le marquis d'Alfeld alla aussi, avec un gros détachement de l'armée exiger des contributions dans les vallées d'Asture (la Stura) et de Mayre (la Maira) qui aboutissent dans celle de Barcelonnette.
     Cette expédition fut la fin de la campagne et de la guerre en Dauphiné.
     Ce fut alors qu'on commença bien sérieusement à traiter de la paix qui fut conclue à Utreck l'année suivante 1713, où le Roy céda au roy de Sardaigne toutes les vallées au-delà du Montgenèvre, où se trouvent Fénestrelles et Exilles. Sa Majesté céda aussi la vallée du Château-Dauphin et le roy de Sardaigne donna pour échange la vallée de Barcelonnette, qui est très peu de chose par rapport au pays qu'on lui a donné. La Cour me demanda dans ce temps-là des mémoires par lesquels je faisais connoitre visiblement l'importance qu'il y avait que nous les conservassions, mais je crois qu'on ni fit pas grande attention, quoy qu'on me marquât qu'on les avait reçus trop tard.
     Si on considère la différence du revenu, les vallées cédées au roy de Sardaigne produisoient au Roy deux cent mille livres, année commune, et la vallée de Barcelonnette ne produit qu'environ soixante mille livres. Je ne regarde ces revenus que comme un très petit objet pour l'Estat; ce qu'il y a de fâcheux c'est que la porte nous est fermée pour entrer en Piémont, puisque de toutes les routes qui vont en Italie, il ni en a pas de si bonne ni de si commode pour les armées que celle passant de Briançon au Montgenèvre et à Cézanne. De Cézanne on peut commodément aller en Piémont par deux chemins praticables pour le canon, le premier qui est le meilleur est celui d'Exilles, de Chaumont, de Suze, Bussolin (Bussoleno) et Veillanne (Avigliana), pour tomber à Turin. Le second traverse la montagne de Cestrières (Sestrières), pour tomber dans la vallée de Pragelas, à Fenestrelles, à la Pérouze et Pignerol. Ces deux routes sont fermées savoir la première par Exilles et Suze; la seconde par le fort de Fenestrelles. Cependant s'il estoit question de pénétrer en Piémont, il faudrait que l'armée du Roy fut très supérieure à celle de ses ennemys; nous allons tabler pour cela pour former un projet d'attaque, après nous en ferons un autre au cas que nous fussions obligés à nous tenir sur la défensive.

Transcription P. Surdon et C. Rochas


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