Histoires vécues (hier)/Storie vissute (ieri)


En honneur et en mémoire d'Augusta Gleise
17/01/1925 - 25/05/2019


2 - Notrë Päi de Augusta Gleise
1 - L'immense transformation d'un hameau de Bardonecchia de Gianmarco Mondino





1 - L'immense transformation d'un hameau de Bardonnèche
raccontée par une enseignante

de Gianmarco Mondino

MILLAURES: una maîtresse, une école et un monde passé


La maîtresse Gleise à Thures
Peu de localités de montagne ont subi, au cours des dernières décennies, les transformations profondes et agitées de Bardonnèche et de ses hameaux. Les cartes postales d'avant-guerre montrent, autour et au-dessus de ces hameaux, de vastes espaces libres et ensoleillés, des terres découvertes et en terrasses, utilisées pour les cultures. La comparaison d'hier avec la réalité d’aujourd’hui, des villas, des constructions surdimensionnées,  et de condominiums, ou les broussailles qui ont recouvert les anciens vestiges, est difficile. Aujourd'hui, par exemple, même un hameau comme Horres, qui était l'alpage des habitants de Millaures, est un lieu de villégiature.
Avec Mme Augusta Bellet Gleise, qui a été pendant de nombreuses années enseignante à Bardonnèche et dans les villages avoisinants, ou en lisant les recherches approfondies de Mme Daniela Garibaldo sur Millaures, j’ai pu revivre, du moins en imagination, le monde du passé : pays, communautés, travail et, bien sûr, école, si loin de la réalité citadine actuelle. Un monde dont il est important de parler, non seulement pour s'en souvenir, mais aussi pour en apprendre quelque chose.

Regard sur l'histoire
Le bassin de Bardonnèche était à l'origine un lac, autant que l'on puisse l'imaginer asséché par les Sarrasins au 10ème siècle. L'ancienne église paroissiale du "Borgo Vecchio" s'appelait "S. Maria ad lacum”. Autour de celle-ci convergent la Valle Stretta, celle de Rho, les vallées de Fréjus et de Rochemolle ("Arciamurra" en patois), dans lesquelles se jette la Valfredda. La zone, protégée des vents du nord et entourée de pentes abruptes, a toujours été propice à l'établissement de l'homme, elle était occupée par les Celtes depuis la préhistoire.
Neige à Rochemolle
Le premier document portant le nom du territoire de Bardonecchia, alors dépendant de Novalesa, remonte à 726. Il est d'abord mentionné comme "Bardisca" ou "Bardonisca", puis "Bardonesca" et seulement en 1365, Bardonecchia.L'origine du nom est controversée. Selon certains, il remonte aux Longobards, simplement appelé Bardi, avec l'ajout du suffixe –isk (lat. –Iscus); d'autres la relient à la racine celtique "Bar", qui signifie "forteresse", "haut lieu fortifié", comme dans le cas de Bard, Bar Cenisio, Barbania (signifiant également détectable en Irlande et au pays de Galles).
Au 10ème siècle la région était occupée par les Sarrasins de Provence qui conquirent Novalesa en 906 et s’installèrent dans la haute vallée chassés par des familles françaises. Les comtes de Savoie et ceux d'Albon (Dauphiné) se disputèrent le territoire qui prévalait à la fin du XIIe siècle. En 1349, Bardonnèche devint un fief français, mais déjà trente ans auparavant, il avait obtenu avec Beaulard, Millaures et Rochemolle un statut particulier qui accordait à ces communautés une large autonomie, confirmée par les souverains français. C'est en 1343 l'entrée dans la République des Escartons, à laquelle adhèrent les vallées de la Varaita,  du Chisone, d'Oulx, du Queyras et de Briançon, qui abritait les assemblées de représentants des villages. Une série d'autonomies et d'avantages dans le domaine politique et économique ont fait de cette communauté un lieu privilégié par rapport à de nombreuses autres régions alpines et rurales. Ce n’est pas que le prince du Dauphiné ait été plus généreux que d’autres,  il avait simplement besoin d’argent, il a donc fait payer ses concessions bien plus cher.
Le tableau, cependant, ne serait pas complet si nous ne mentionnions pas deux autres facteurs importants. Tout d’abord, nous sommes ici en territoire occitan, c’est-à-dire appartenant à une réalité linguistique et culturelle plus vive et plus avancée, par exemple, que la réalité franco-provençale, avec la possibilité de relations et d’échanges commerciaux intenses avec les pays les  plus développés de l’aute côté des Alpes. Deuxièmement, la région était touchée par le valdisme, qui plaçait l'éducation populaire parmi les valeurs les plus importantes, grâce à quoi l'analphabétisme était presque innexistant et les valeurs morales et civiques primordiales. Le monde des escartons disparu en 1713 avec la paix d'Utrecht (guerre des trente ans), en vertu de laquelle la frontière entre la France et le Piémont a été amenée au niveau de séparation eaux des deux côté des Alpes. Les Savoie étaient autoritaires, centralisateurs et  imposaient des exorbitantes. Ils s'aliénaient la population locale, ce qui ne cessait de déplorer la France, qui avait la primauté sur l’économie, le commerce, l’émigration (ce que n’était certainement pas Turin), la langue et la culture. Mme Gleise dit que, pour faire remarquer qu'un tissu était de qualité, il s'appelait "boun bütin de France". En ce qui concerne les habitants de la basse vallée (appelés "lou de valloùn") et les Piémontais en général, il y avait un peu d'hostilité. Quand elle était à l'alpage, la grand-mère maternelle de madame Gleise vendait volontiers du lait et des œufs aux promeneurs qui le lui demandaient en italien ou en français, mais elle était très réticente envers ceux qui parlaient le piémontais.

Sommets et pics dans la Vallée Etroite
Dans la seconde moitié du XIXe siècle, les travaux de construction du chemin de fer et du tunnel (routier) du Fréjus apportèrent du travail et des revenus fixes aux montagnards, ralentissant leur émigration. La même chose s’est produite lors de la mise en service du chemin de fer. Le père de Mme Augusta est également devenu cheminot et s'est installé dans la basse vallée, puis à Bardonnèche, pour monter à Millaures uniquement pour aider ses parents, qui s'occupaient encore du bétail. Le tourisme, qui avait des villas prestigieuses
est devenu une ressource : pour beaucoup, il était plus avantageux de vendre le lait aux vacanciers et aux entreprises publiques que de l'utiliser pour la production de beurre et de fromage.
À partir des années 1960, le tourisme et la spéculation immobilière ont bouleversé l'environnement, notamment en entraînant, comme l'ont souligné les journaux, des collusions avec des organisations criminelles. La course au profit, au "développement" chaotique a non seulement fait perdre toute éthique, mais aussi le bon sens. Toujours dans La Stampa de janvier 2014, on explique comment, bien  des routes et des pistes de toutes sortes soient créées, personne ne s'est occupé de résoudre le problème du goulot d'étranglement de Millaures, où les voitures formeant des kilomètres de queues polluent.

Le monde des montagnards
Si Bardonecchia est touchée assez tôt par le tourisme, les hameaux conservent une grande partie de leur apparence jusqu'au milieu des années 1900. Millaures (Miaraura en occitan) est formé d'une série de hameaux dispersés, chacun avec sa chapelle, souvent ornée de précieuses fresques (celles des Horres datent du XVIe siècle). Dans chaque édifice religieux, il y avait un "arci" (armoire) divisé en compartiments, un pour chaque type de céréales, que les fidèles apportaient pour le fête du saint patron ou pour le carême pour la messe "pro offerentibus". Par exemple à Millaures, le blé donné était ensuite vendu pour acheter des bougies et d’autres ornements. Les usages religieux montrent l’influence du valdisme: lors des veillées du soir, le chapelet n’était pas récité et il n’était pas d'usage de raconter des histoires de masche qui, ailleurs, effrayaient les enfants.
"Miaraura" (nom dérivé du latin "Miratoria", en raison de sa position panoramique) était divisé en hameaux dispersés (tels que Percià, Blanc, Rouchass, Gleize, Serre, etc.) et était le siège de l'église paroissiale de S. Andrea, qui a été reconstruite au XIXem, mais conserve un imposant clocher roman. Même le dimanche, à l'aube, les montagnards effectuaient des travaux agricoles ("fa 'materià"), puis allaient à "la messe", après quoi les hommes s'arrêtaient pour bavarder dans le cimetière. Les femmes n'étaient cependant pas marginalisées. Le dicton "la fënna il a 'l casü", c'est-à-dire "c'est la femme qui a la louche" est éloquent. Chaque hameau était autosuffisant, mais il arrivait parfois de réunir les efforts.  Par exemple lorsqu'il s'est agit de réaliser le "Gran Bea", le canal qui prenait l'eau  du ruisseau de Rochemolle, pour assurer l'approvisionnement en eau (lorsque les travaux pour le chemin de fer avaient coupé les sources d'eau) .
Vue hivernale de l'église de Millaures
A l'inverse, il y avait une rivalité, non seulement avec les habitants de la basse vallée, mais aussi entre les villages voisins, comme en témoignent les surnoms peu flatteurs réservés aux habitants: ceux de Bardonecchia étaient des "louls" (les loups), à Rochemolle c'étaient "lou veça” (une herbe pauvre), à ​​Melezet "las vacchas chaudas".  Pour Millaures, dans la mesure où l'élevage porcin était largement répandu parmi toutes les familles,  c'étaient "lou gourn". Lorsque, en 1927, les différentes communautés ont toutes été réunies sous Bardonecchia, les différences et les rivalités se sont atténuées, jusqu'à l'homogénéisation de la période récente, dûe au dépeuplement et au tourisme.

Agriculture et élevage
Lors d'un recensement de 1713 (juste après Utrecht), dit Mme Gleise, il s'est avéré que l'activité agro-pastorale était beaucoup plus rentable qu'ailleurs, par exemple par rapport à la basse vallée, où le métayage dominait. La production agricole était centrée sur les céréales, notamment le seigle, mais également sur l'orge et le blé; ces derniers, toutefois, dans une moindre mesure, du fait que les cultures étaient très hétérogènes. "Chi smenë frument, tajou s'erpent" (celui qui sème du blé se repent toujours), disait un proverbe. Pour laisser reposer le sol, le seigle (qui n'était pas "cuivré") alternait année après année avec de la luzerne et non des pommes de terre (comme ailleurs). Pour ces dernières, étaient réservés de petits champs bien irrigués et fertilisés,  plus proches du village.
La maturation du grain était problématique dans les endroits les plus élevés en raison de la dureté du climat. À Thures (1600 m), on semait le seigle en septembre  pour le récolter l'année suivante. À Rochemolle, la maturation tardive des céréales qui, au moment de la récolte, étaient encore humides, obligait à les sécher après la récolte sur les balcons. Le battage avant lieu à l'intérieur, dans une pièce du grenier adjacente à la grange. Quand les grains été amenés au moulin, le meunier les contrôlait et, s'il n'était pas satisfait, il les étalait toujours sur un drap au soleil. Pour le blé ou le seigle, trois sacs étaient amenés au moulin pour moudre: un pour la farine de choix, un pour la farine plus grossière (utilisée par exemple pour le "pan bülì") et un pour le son, réservé aux animaux. Ensuite suite le pain était cuit à des heures fixées. Sur le territoire de Millaures, il y avait neuf fours; l'un a été acheté par un noble au seizième siècle, comme l'indique un document. Le pain était conservé sur les "cëvilhìë", poteaux à chevilles saillantes, suspendus au plafond, dans le "chambrë dou pan".
Un soin méticuleux était réservé au bétail. Chacun avait de deux à quatre vaches, un cochon et sept à huit moutons. Les chèvres étaient très rares, pour les pauvres, gardées par exemple par ceux qui avaient besoin d'un peu de lait pour les enfants. Les bovins recevaient la meilleure luzerne et le meilleur foin ("fen 'd metiu"), récoltés dans les prés les plus bas (le plus bas, appelé "fen servaggiu"), en éliminant les herbes plus grossières, telles que gentiane et carex ("kerè"). En général, ils étaient préparés avec une pâtée de foin, de luzerne et de son humidifiés avec de l’eau chaude. La mère de madame Gleise prenait chaque soir les tiges plus épaisses, laissées par les vaches dans la mangeoire et les donnait aux brebis. Pour ces dernières, le deuxième foin (l'arcòo) mélangé à de la paille était utilisé.

Vue de Millaures
En raison de l'altitude de départ, il n'y avait pas  de "muande" ou "tramüd" supplémentaire. De Millaures, nous montions directement au pâturage des Horres, sur les pentes herbeuses du Jafferau, où les maisons étaient groupées, comme à Brua, où habitait autrefois les habitants de Gleize. Il est resté de juin à la mi-septembre. Pour le pâturage, tout le troupeau était confié à tour de rôle à deux hommes et à deux
garçons. Pendant que les anciens restaient dans les cabanes pour s'occuper du beurre et du fromage, les autres adultes descendaient au village, travaillaient dans les fermes et remontaient à la soirée. Il y avait aussi ceux qui, travaillant sur le chemin de fer, comme le père de Mme Gleise, remontaient à la fin de la journée pour aider. Autrefois le troupeau de moutons, était gardé  par l'un des propriétaires, mais ensuite il fut confié à un gardien rémunéré.
La fenaison dans les hameaux commencait en juillet, alors que "a lë mountanhë" l’arrêt municipale la fixait au 9 août. L'herbe était abondante et permettait à presque tout le monde de garder même un mulet. Les femmes passaient avec la faucille, où il n'était pas possible de couper avec une faux, mais ce n'était pas une pratique systématique comme dans les vallées de Lanzo, où les espaces étaient beaucoup plus petits. Affûter la faux était un art que les pères enseignaient aux enfants de 12 ans environ. 15-16 "troussë" (charges) de foin étaient nécessaires pour maintenir une vache. Si la récolte avait été médiocre, ils étaient en difficulté à la fin de l'hiver. Un ancien dicton affirmait: "Pour Notre-Dame de Février, moitié foin et moitié paille",  parcequ'on le mélageait  le fourrage avec cette dernière.
Certains utilisaient le lait pour fabriquer du fromage et du beurre (enveloppés dans des feuilles de gentiane), mais d'autres, avec le tourisme désormais dominant, préféraient le vendre aux vacanciers et aux entreprises publiques. Lorsqu'ils étaient à l'alpage, beaucoup confiaent au chauffeur de la decauville,  travaillant pour la voie ferrée, des sacs remplis de bouteilles, que les proches restés au village allaient chercher à la gare d'arrivée. Madame Gleise et son frère Ernesto, enfants de Millaures ou des Horres, apportaient une canette de lait à l’hôtel Savoia de Bardonnèche. Souvent, le patron, apitoyé, leur offrait une part de gâteau.

L'école de l'époque
L'ensemble du territoire des Escartons a connu un niveau élevé d'alphabétisation, ce qui le différencie des autres zones de montagne. Ce phénomène scommence au XIem lorsque, après les invasions sarrasines, la prévôté de San Lorenzo di Oulx a repris son rôle culturel dans les Alpes valsusines et dans le Dauphiné. Les moines établirent un collège pour préparer de bons professeurs et, en 1572, renoncèrent au quart de leur dîme, à condition que chaque municipalité de la région, outre un prédicateur du Carême, paye un professeur pour instruire les garçons. Ainsi, à l’automne, les maires se rendaient à Briançon pour la Foire Maestra, où ils engageaient les enseignants. Pour bien montré leurs fonctions, ils portaient des plumes coincées dans leurs chapeaux: une pour ceux qui apprenait à lire et à écrire, deux s'ils connaissaient aussi le calcul, trois pour le latin. Les résultats ont été tels que, devenus adultes, plusieurs habitants de la vallée sont descendus pour enseigner dans la basse vallée.
L'enseignement élémentaire, y compris  les sujets civils et religieux, était d'une grande importance et la circulation des idées vaudoises y  a contribué. Les familles ont compris la valeur de l'éducation.  De sorte que la fréquentation de l'école n'était pas occasionelle comme dans d'autres régions alpines ou rurales, où les garçons devaient faire les travaux des champs. Non pas qu'ils n'aient pas travaillé ici, mais ils le faisaient avant et après les heures de classe. Par exemple, la grand-mère maternelle de madame Gleise, à l’alpage, ne laissait jamais ses petits-enfants inactifs, leur donant de multiples tâches. Un fait significatif, d’un point de vue économique et social, est le fait qu’il n’y avait aucune figure du "bocia", les enfants que les parents pauvres envoyaient au travail à l’âge de six ou sept ans, qui les matraitent souvent. (et je pense aux souvenirs de nombreuses personnes âgées ou au livre de Nuto Revelli "Le monde des vaincus"). Chacun était avec sa famille, d'où il recevait des enseignements pratiques, moraux et religieux. La grand-mère, me disait Augusta, insistait sur la propreté (par exemple, bien se laver les mains, les frotter sur le savon sans le plonger, afin de réduire la consommation) et elle ajoutait avec fierté que les jurons ne se sont répeandus dans la haute vallée qu'avec
Vue de Bardonecchia. Les pentes encore bien entretenues sont bien visibles  
l'arrivée des bûcherons de Bergame pour s'occuper du bois.
Dans la région des Escartons, nous ne trouvons même pas l'image, même stéréotypée, des élèves qui ont apportaint un morceau de bois à l'école pour se réchauffer. La municipalité a fourni avec les corvées le chauffage des salles de classe et de la chambre de l'enseignant: à un jour fixé, les hommes du village assuraient la coupe et l'approvisionnement en bois. De même, il existait une assistance qui procurait le matériel scolaire aux moins nantis.

Les expériences d'un enseignant
Les travaux du chemin de fer avaient amené le père de Mme Gleise à se déplacer progressivement avec divers membres de sa famille dans différents centres de la basse vallée, mais il était ensuite retourné au village pour aider ses parents, maintenant âgés. A l'âge de cinq ans environ, Madame Augusta et son frère Ernesto admiraient de Millaures, la nuit les lumières de Bardonnèches, pensant qu'il s'agissait d'étoiles tombées du ciel. Et quand ils ont vu le train sortir du tunnel de Rocca Tagliata, ils ont crié de joie: "Train, train, apporte-moi un morceau de pain et du chocolat!" Le pain et le chocolat qu’ils achetaient à Bardonnèche avec le sou remis par la mère, où ils allaient, peut-être en traîneau, pour aller au jardin d’enfants puis à l’école ( qui avait été supprimée à  cette époque à Millaures),.
Quand il fut grande, ses parents ont décidé de  faire poursuivre des études  à leur  fille Augusta, parès avoir consultéses frères aînés, qui travaillaient maintenant en France. Elle a fréquenté un pensionnat à Turin, dont le coût était élevé pour ses parents, et a obtenu son diplôme d’enseignant. Sa première affectation, en 1945, était à Rochemolle, avec une classe multiple. Elle y séjournait et rentrait chez elle le week-end. C'était une période difficile, vers la fin de la guerre. L’école avait été bombardée et les leçons avaient donc lieu dans le presbytère, à l’aide d’un morceau de tableau noir qui avait survécu. Pour la célébration patronale de Gleise (S. Eldrado), un de ses jeunes collègues qui y était allé avait demandé au directeur une journée de congé pour assister à la fête. Il ne lui répondit même pas. cependant, sachant que madame Augusta était également de ce quartier, il alla jusqu'à Rochemolle pour vérifier qu'elle ne s'était pas échappée. Mais elle était si heureuse du travail qu'elle venait d'avoir qu'elle ne se souvenait même pas de la fête. Le directeur en a profité pour effectuer un contrôle avec les élèves et un deuxième enfant a récité un poème.
Les Allemands, pour assurer leur retraite, avaient sapé le barrage de Rochemolle, où ils avaient laissé une garnison alpine. Quand elle descendait à Bardonnèche pour faire ses courses, Mme Gleise se rendait chez le responsable local du CLN, qui lui confiait une lettre à remettre à l’un de ces soldats, ce qui représentait un risque non négligeable. Puis un jour, elle se retrouva dans une situation difficile. La population locale avait volé des pommes de terre séchées aux Allemands, plus par mépris qu'autre chose. Ils ont exigé leur retour sous peine de sévères représailles. Ils cherchaient une autorité dans le pays pour convaincre les responsables et, ne trouvant personne d'autre, ils l'ont envoyée, elle, très jeune. L'année suivante, elle a été affectée à Cesana. Elle s'est rendu à Oulx en train, puis a parcouru la dernière partie du trajet, qui n'était  pas court, à pied. Mais ce n'était pas juste une promenade.
La maîtresse Gleise en costume local
 Par exemple, les garçons de Fenils fréquentant la 4ème et la 5ème ont effectuaient l’ensemble du trajet jusqu’à Cesana. L'année 1947 fut une période mouvementée, puisqu'elle fut d'abord envoyée à Thures (dont les habitants se souviennent de la cordialité et du respect pour la maitresse), puis à S. Colombano d'Exilles, puis à la fin de l'année, à Gleise. Enfin, après avoir remporté le concours, elle son poste de professeur titulaire. Elle est descendue à Turin, où elle a pu choisir Millaures comme chez elle, et à son retour, elle a eu la joie de trouver son père qui l'attendait à la gare pour lui annoncer la bonne nouvelle qu'ils seraient de nouveau ensemble. Après son mariage, Madame Gleise s’installa à Melezet puis, en 1955, à Bardonnèche, où elle fut titulaire d’une classe unique. L’engagement était moins  difficile que pour la pluriclasse, dans laquelle il était nécessaire d’organiser et de synchroniser le travail à la perfection, de s’occuper d’enfants d’âges et de niveaux de développement très différents. Par exemple, le fameux jour où le réalisateur était venu à Rochemolle, il avait donné des équivalences à ceux du troisième, à ceux de la seconde apprendre un poème et entre-temps, sur le fragment de tableau survivant, il montrait au "premier-né" la différence entre le "c" doux et le "c" dure. Cependant, même la monoclasse n'était pas une blague, étant composée d'une trentaine d'élèves. Certains professeurs de 2000 (peut-être dans des classes avec deux professeurs!) considérent vingt élèves comme excessifs et se plaignent depuis des années qu’ils ne peuvent pas bien les suivre (nous ne parlons pas de toutes les manifestations et manifestations de ces dernières années!). Pourtant, les élèves de Mme Gleise ont quitté l'école primaire en sachant lire, écrire et compter, ce qui est actuellement, comme je l'ai constaté, souvent loin d'être le cas. Qui sait! Les professeurs de cette époque étaient des magiciens ou aujourd'hui, quelque chose ne va pas.
Mme Augusta était une enseignante à la fois exigeante et compréhensive, et surtout juste, qui surveillait à la fois la didactique et l’enseignement moral et civil. Dans un dessin fait par les garçons de cette époque est écrit : "Les votes sont les mêmes pour tous". Cependant, s'il y avait des enfants moins doués dans la classe, en plus de les suivre et de les encourager, elle exhortait constamment ses camarades de classe à les aider et à les bien traiter même en dehors de l'école.

La maîtresse Gleise avec sa multi-classe 
Il n'était en aucun cas permis de provoquer les plus faibles. Essayons de penser à cela aujourd'hui! Lorsqu'il enseignait à St. Columbano d'Exilles, elle eu des enfants orphelins en classe qui vivaient avec leur grand-mère: ils étaient dans une grande pauvreté et devaient l'aider à effectuer des travaux agricoles, en particulier à la vigne. L'enseignant les suivait de près et les laissait courir, sans leur reprocher, s'ils ne pouvaient pas faire leurs devoirs. La grand-mère, en dépit de ses difficultés, lui a donné une bouteille de vin en signe de gratitude. Et de toute façon, ces garçons, une fois qu'ils ont grandi, ont su s'intégrer dans le monde du travail.
L'un des principaux problèmes éducatifs de Mme Gleise avec ses étudiants était l'apprentissage correct de l'italien. Bien qu’elle parle normalement le patois, elle en avait interdit l’utilisation en classe pour ne pas les distraire. Cependant, souvent, les garçons (et elle se souvient de l'un d'eux en particulier) finissaient par adapter le dialecte à l'italien: par exemple. le passé proche de la fin est devenu "ho iurato", du verbe local "iurà" qui signifie "terminer".

Mme Augusta se souvient avec plaisir, mais aussi avec une pointe de mélancolie, des bonnes relations qu’elle entretenait avec ses élèves, comme en témoignent les lettres de vœux écrites par les élèves de cinquième année à la fin du cycle d’études, dont certaines étaient vraiment émouvantes. Et ce fu merveilleux pour elle de se retrouver après cinquante ans avec les anciens élèves de sa première année d'enseignement à Bardonecchia, en 1955.

Cet article de Gianmarco MONDINO  a été précédemement publié dans la revue "Panorami" avec les photos de Sandro Maggia. Nous remerçions l'auteur pour l'autorisation de publier.













2- Notrë Päi di Augusta Gleise









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